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« Le Maroc est une passoire de drogue dure »

Stratégie du Maroc contre le trafic de drogue, coopération internationale entre services de renseignement, connexion entre trafic de drogue et terrorisme, cartels de trafiquants internationaux et binationaux, futures enquêtes sur les investissements louches, inquiétude sur le Sahel… Monsieur «FBI Maroc» dit tout dans cet entretien exclusif réalisé au siège du BCIJ, à Rabat.

Plusieurs opérations de saisies record de cocaïne provenant d’Amérique latine ont été signalées en 2017 et en ce début de 2018. Le Maroc est-il devenu une plaque tournante du trafic de drogues dures?

Compte tenu des dernières saisies qui ont été effectuées par les services de sécurité marocains, y compris le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ), plus précisément les saisies de drogue dure qui provenaient d’Amérique latine, je peux dire que le Maroc n’est pas devenu une plaque tournante du trafic de drogues dures. Il faut souligner qu’auparavant, les fournisseurs de cette drogue utilisaient des itinéraires vers l’Amérique du Nord. Les Etats-Unis qui souffraient de ce fléau, ont mis en place des dispositifs de contrôle et c’est ce qui a poussé les cartels latino-américains de drogues dures à chercher d’autres itinéraires. C’est ainsi qu’ils ont commencé à faire passer leur drogue vers l’Europe, via le Royaume. Le Maroc est donc une passoire de drogue dure qui provient de la zone latino-américaine. D’ailleurs, les deux dernières affaires traitées par le Bureau central d’investigation judiciaire ont effectivement pu mettre en exergue que les fournisseurs de la drogue saisie sont en Amérique latine, alors que les commanditaires sont en Espagne ou en Hollande. En fait, les saisies de drogue dure, qui ont été faites au niveau du Maroc, ont barré la route à cette drogue, l’empêchant de continuer son chemin vers l’Europe.

Le degré d’alerte des services de sécurité est à un niveau très élevé

Selon vous, la situation n’est donc pas inquiétante, comme le laissent croire les saisies importantes de drogue…

Absolument. Et je peux expliquer les choses de la manière suivante. Vous savez, chez nous, le degré d’alerte des services de sécurité est à un niveau très élevé. Car, nous avons pour mission de traiter les problèmes de terrorisme, ceux d’immigration clandestine, la prolifération des armes qui circulent au Sahel et d’autres formes de criminalité. Le Maroc a mis en place une politique efficiente et un dispositif de contrôle et de sécurité, pour faire face à tous les dangers. Et c’est comme ça que nous avons pu démanteler des réseaux qui se chargeaient du transport et de l’acheminement de la drogue qui provient, comme je l’ai souligné, d’Amérique latine, vers l’Europe. Je rappelle que les services de sécurité ont procédé à des saisies record. A citer, dans ce cadre, l’affaire menée par le BCIJ concernant 2,5 tonnes et puis, celle ayant abouti, le mois dernier, à la saisie de 541 kilos de cocaïne au port de Casablanca.

Ces dernières années, il y a eu un accroissement du trafic de drogue au Maroc. La question de la consommation de la drogue, dont notamment celle de drogue dure par les jeunes, est un sujet qui préoccupe…

Je ne peux pas être inquiet pour ça. Comme vous le savez, les drogues sont partout. Vous allez aux Etats-Unis, en Australie, ou dans n’importe quel autre pays, il y a des consommateurs de la drogue. Mais je tiens à signaler que la drogue dure n’est pas destinée au Maroc. Une petite quantité circule, certes, parmi les personnes qui s’adonnent à ce genre de drogue. Mais ce ne sont pas des quantités qui proviennent des pays latino-américains. Ce sont de petites quantités qui proviennent d’Europe.

Quelle stratégie pour lutter contre le trafic de drogue, face à la professionnalisation des réseaux?

Les textes de loi sont là. Nous avons un des textes de loi qui prévoit des peines très lourdes concernant les réseaux structurés qui s’activent dans le trafic des stupéfiants, que ce soit la drogue dure ou le cannabis. Le législateur a mis en place un texte de loi qui prévoit des peines allant jusqu’à vingt ans de prison. Donc, la stratégie, pour nous, ce sont les textes mis en place et aussi le déploiement de services de sécurité, pour faire face à ce genre de fléau. Il faut souligner que c’est en fonction du degré d’implication des réseaux que tel ou tel texte de loi s’applique. Ainsi, s’il s’agit d’un réseau bien structuré, alors là, on passe à une association de malfaiteurs qui est vouée au trafic de drogue ; et les peines peuvent être très lourdes. Tandis que s’il s’agit de petits dealers qui vendent des petites quantités de drogue à des petits consommateurs, là, les peines peuvent aller d’une année à trois ans de prison. Sachant que, s’il y a récidive, la peine peut à ce moment être doublée.

Le Maroc collabore avec les services de renseignement de tous ses partenaires

Selon des médias hollandais, plusieurs «gros calibres» de trafiquants de drogue hollandais d’origine marocaine habitent actuellement à Dubaï. Des investigations ont-elles été lancées concernant ces trafiquants? Y a-t-il une coopération entre les services marocains de sécurité avec les services des Pays-Bas et ceux des Emirat arabes unis?

Le Maroc s’inscrit dans une dynamique de coopération avec tous ses partenaires, y compris ceux en Amérique latine, en Amérique du Nord, en Europe et, bien sûr, dans les pays du golfe et en Afrique. C’est la politique du Maroc qui collabore avec tout le monde, contre tous les fléaux, y compris celui du trafic de drogue. A noter que la collaboration et la coopération avec d’autres pays en matière de renseignement sont très importantes dans ce genre d’affaires. Les renseignements sont recueillis par notre Direction auprès de ses collaborateurs et de ses partenaires étrangers, qu’ils soient européens, américains ou arabes. Ce sont donc ces renseignements détenus par notre Direction qui permettent à notre Bureau de constituer ses dossiers et de mener les investigations judiciaires sous la supervision, bien évidemment, du Parquet général. Ainsi, s’il y a des ramifications dans d’autres pays, -et c’est sûr, parce que dans les affaires de trafic de drogue, ça arrive tout le temps-, on tient alors des réunions avec les pays qui sont concernés, aussi bien la Hollande que les Emirats arabes unis, les Etats-Unis ou encore les pays d’Amérique latine. Le but est d’avoir une idée sur les réseaux qui sont des fournisseurs de drogue (en Amérique latine) et les réseaux qui se chargent de la supervision de la marchandise jusqu’à son arrivée au stade final, c’est-à-dire jusqu’à leurs commanditaires (en Hollande). Il faut savoir qu’après le démantèlement d’un réseau au Maroc, dans le cadre de la coopération et de la collaboration, nous tenons des réunions avec nos partenaires pour donner une idée sur la nature de la drogue saisie et les ramifications des pays d’origine dans les pays destinataires.

Interpol intervient également dans ces affaires de trafic de drogue. Car, il a une base de données sur toutes les saisies qui s’opèrent à travers le monde. Les études et les analyses qui se font sur ces drogues saisies permettent d’ailleurs de donner, au final, une idée sur les cartels qui s’activent dans ce commerce illégal.    

Concernant ces «gros calibres» dont vous parlez, je dois dire que, jusqu’à maintenant, à travers les enquêtes menées par le Bureau central des investigations judiciaires ou par les autres services de la Police judiciaire, nous n’avons pas eu l’implication de binationaux qui sont installés aux Emirats arabes unis. Nous savons que des Marocains -qui sont les commanditaires des drogues saisies- sont installés plus particulièrement en Espagne et en Hollande, mais ça s’arrête là.

Nous allons lancer une enquête -avec nos partenaires étrangers- sur l’ensemble de ces personnes

L’autre question qui se pose est celle du danger que représenteraient certains binationaux qui s’activent dans des réseaux de trafic de stupéfiants et qui reviennent au pays pour s’y installer. La fusillade de Marrakech peut en témoigner…

Comme vous le savez, dans cette affaire, il y a eu un règlement de compte entre des personnes qui s’activaient dans un réseau de trafic de stupéfiants. Il y a eu, malheureusement, ce drame à Marrakech. Je pense que, maintenant, nous sommes obligés de mener une enquête sur les personnes qui reviennent en effet des pays d’accueil et qui s’installent au Maroc. Ce qui nous permettra de connaître les personnes qui sont déjà mêlées à des affaires de trafic de drogue ou encore des affaires de crime de sang. La politique générale de la Direction générale de la sûreté nationale et de la surveillance du territoire national, c’est justement de lancer une enquête -avec nos partenaires étrangers- sur l’ensemble de ces binationaux qui reviennent soit de Hollande, soit de Belgique, d’Italie ou d’Espagne, pour investir au Maroc dans des affaires qui sont louches.

Qu’en est-il de l’enquête qui est menée actuellement au sujet de la dernière opération de saisie de 541 kg de cocaïne au port de Casablanca?

Dans toutes les affaires de trafic de drogue, il y a des personnes qui restent en cavale. Des enquêtes  sont menées après le déclenchement de ces affaires. C’est le cas, notamment, pour cette affaire qui a été confiée à la brigade chargée des crimes organisés. Et ce, après que le Bureau central a été informé par nos services centraux qu’il y avait une opération qui consistait en l’exportation de 541 kilogrammes de cocaïne provenant d’un pays d’Amérique latine, plus précisément du Brésil. L’information indiquait que la drogue était dissimulée dans un conteneur entreposé au port maritime de Casablanca, en transbordement, dans l’attente d’être acheminé vers un autre pays africain, le Cameroun. Selon cette information, un réseau se déployait pour récupérer la marchandise, avant de la prendre en charge et de l’acheminer par voie terrestre vers le nord du Royaume, pour être envoyée en Espagne. Il a fallu 48 heures pour localiser la marchandise, pour la saisir -bien sûr- et pour identifier les personnes qui devaient la récupérer et l’acheminer vers l’Europe. Nous avons ainsi arrêté tous les éléments de ce réseau, tous des Marocains, qui allaient se charger d’acheminer cette marchandise vers le nord du pays. Notons que les investigations ont également permis l’arrestation d’un Brésilien qui, lui, est l’émissaire du cartel latino-américain expéditeur de la cargaison incriminée. Celui-ci devait superviser cette opération jusqu’à l’arrivée de la cocaïne chez le commanditaire qui est un Marocain, avec la complicité d’autres Marocains qui sont installés en Hollande, soit la destination finale de la drogue. Ce sont ces derniers qui sont les commanditaires de la marchandise incriminée. Au final, dans cette affaire, nous avons arrêté tout le monde en même temps, sauf les commanditaires qui sont à l’étranger. Ces personnes ont été identifiées à travers les interrogatoires menés par nos enquêteurs au Maroc.

Nous avons les moyens qu’il faut pour mener à bien notre mission

Y aura-t-il d’autres interpellations dans cette affaire?

La justice marocaine a lancé des mandats internationaux contre ces gens qui sont toujours en Espagne. Nous avons demandé aux autres pays s’ils ont d’autres éléments concernant cette affaire. D’ailleurs, c’est dans ce sens que nous allons tenir des réunions avec nos collaborateurs hollandais, espagnols et brésiliens, pour vraiment mettre au clair cette affaire. Et identifier toutes les personnes membres du réseau de trafic de drogue, impliquées dans cette affaire.

Les réseaux de trafic des stupéfiants deviennent très professionnels en la matière, au point d’arriver aujourd’hui à s’infiltrer même dans la douane et la police. Pensez-vous que le BCIJ dispose des moyens matériels suffisants pour mener à bien sa mission?

Je ne peux pas me plaindre. Sincèrement, je pense que le Bureau central d’investigation judiciaire a tous les moyens. En l’état actuel des choses, je peux vous dire que nous avons les moyens qu’il faut pour mener à bien notre mission. Monsieur le Directeur général -que je remercie- a en effet mis à notre disposition tous les moyens pour mener nos enquêtes. D’ailleurs dans tous les dossiers que nous avons traités, nous n’avons jamais eu ce problème de moyens. Je n’ai donc pas à me plaindre. Si vous voulez, il nous manque des choses qui sont plutôt d’ordre législatif. A ce niveau, je rappelle qu’il y a un remaniement des textes de loi. Je pense que les nouveaux textes vont être adoptés par la Chambre des représentants.

Le terrorisme est financé par les réseaux opérant dans le Sahel

Y a-t-il, selon vous, une connexion entre le trafic de drogue et le terrorisme?

On a eu quelques affaires où il y a eu effectivement une connexion entre le trafic de drogue et le terrorisme.  Nous avions eu, en effet, quelques affaires chez nous, où il y avait des terroristes qui s’adonnaient au trafic de stupéfiants pour, justement, financer les actes malveillants. Mais nous sommes intervenus à temps. Cependant, au niveau régional, je sais très bien que, malheureusement -c’est d’ailleurs le constat des organismes internationaux- dans le sud de

l’Algérie, à Tindouf, les séparatistes qui vivent dans la pauvreté et la précarité, s’adonnent au trafic de stupéfiants. Ils sont membres dans des organisations terroristes. Je fais allusion ici à l’Aqmi qui s’active dans le trafic des stupéfiants et se charge de l’escorte des réseaux opérant au niveau du Sahel et au nord du Mali, moyennant de l’argent. On voit bien que le terrorisme est financé par l’activisme de ces réseaux de trafic de la drogue opérant dans la région du Sahel, qui constitue un terrain fertile pour le terrorisme.

Quelle préoccupation a, aujourd’hui, le Directeur du BCIJ?

Ma seule préoccupation, c’est cette prolifération des crimes qu’il y a, aujourd’hui, au niveau du Sahel. Et nous, nous sommes juste à côté. J’ai peur qu’il y ait une collusion, ou une connexion, entre le terrorisme et les autres formes de crimes qui se propagent au niveau du Sahel. Cela constitue un danger imminent, que ce soit pour nous les Marocains, pour les Algériens, ou pour toute la région. Et quand je parle de notre région, je parle aussi de l’Occident. Il est donc clair que nous devons faire face à ce phénomène.

Interview réalisée par Naîma Cherii

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