Reportage à l’Oasis Ksar Blaghma : Grande catastrophe et frustrations des habitants

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Difficile d’imaginer que la palmeraie de Ksar Blaghma était, il y a encore quatre mois, un champ verdoyant, avec des centaines de palmiers dattiers. Après l’incendie, qui s’y est déclaré, le 3 juillet 2019, il ne restait que des palmiers calcinés.  La situation est catastrophique dans cette ancienne oasis.  Quelles réactions des habitants ? Quelles revendications, alors que le ministre de l’agriculture, Aziz Akhannouch, y était mais qu’ils n’ont pas pu lui parler… ?

Reportage.

Vendredi 25 octobre 2019, il est 15 h, nous sommes à Ksar Blaghma, dans la commune Ratb relevant du caïdat Aoufous, dans la plus grande oasis du monde (Ziz), à une vingtaine de kilomètres de la ville d’Erfoud. Il y fait environ 30 degrés. En cette période de l’année, au sommet des palmiers, l’activité devait battre son plein dans cette ancienne Oasis dont le roi incontesté, est le palmier.

Mais ce vendredi, un silence de mort régnait en ces lieux. Difficile d’imaginer que ce même endroit était, il y a encore quatre mois, un champ verdoyant, avec des centaines de palmiers dattiers et d’arbres fruitiers.

Cette palmeraie offre un spectacle de désolation. A perte de vue, des centaines de tronc d’arbres de palmiers brûlés finissent de pourrir sur une terre brûlée et fissurée. Les traces de l’incendie, qui s’est déclaré dans cette palmeraie, le 3 juillet 2019, étaient  encore visibles. Il ne restait que des palmiers noircis, a constaté Le Reporter.

Le désastre a été brutal dans la ferme Oum L’khikh à Blaghma, raconte Mohamed Baadi, membre de l’association des usagers des eaux agricoles à Ksar Blaghma. Ce jour-là, dit-il, il faisait très chaud à faire craquer les herbes sous le pied.

Aux alentours de 3 heures de l’AM,  poursuit-il, un grand feu – qui n’a été maitrisé que vers le coup de 5 heures du matin- a ravagé des milliers d’arbres-palmiers, menaçant jusqu’aux habitations du village.

«J’ai encore en tête les images de ce mercredi 5 juillet. Il y avait à cet endroit mes 74 palmiers et mes 44 oliviers qui ont été dévorés par le feu. Il ne reste plus rien. Je suis resté traumatisé pendant plusieurs jours», ajoute Mohamed Baadi, qui tentait de cacher son émotion. «C’est un vrai carnage. Tous ces palmiers, qui étaient si précieux pour moi et ma famille, sont partis en fumée», dit-il, les larmes aux yeux.

 

 

 

 

 

 

L’incendie laisse place au feu de la colère

Comme Mohamed Baadi, agriculteurs et habitants sont toujours sous le choc après cet incendie qui a détruit leurs palmiers-dattiers, épine dorsale de l’économie de cette zone, où l’incendie laisse place au feu de la colère et de l’inquiétude.

C’est que, soutient Said Badou, un agriculteur de 59 ans à Ksar Blaghma, «les conséquences du drame s’observent déjà chez les agriculteurs». Ces derniers sont inquiets pour leurs récoltes endommagées. Mais pas seulement. Selon cet agriculteur, les palmiers brûlés nécessiteront plusieurs années pour se reconstituer. Pour notre interlocuteur, la situation  sera donc très difficile.

Pour avoir des pieds de palmiers plus résistants et aux fruits qualitatifs, il faudra attendre sept ans voir même dix, explique-t-il. «Il y a donc vraiment lieu à s’inquiéter», insiste cet agriculteur, qui ne mâche pas ses mots. «Ma vie a basculé après cette catastrophe. Le feu a ravagé mes 120 palmiers et mes 46 oliviers. On entend parler de l’existence d’un fonds dédié aux catastrophes. Or, les habitants ici, qui vivent tous de la culture de la datte, n’en ont pas bénéficié. Je me demande à quoi ce fonds sert s’il n’est pas utilisé dans ce genre de situation?», martèle l’agriculteur Said Badou, non sans exacerbation.

On n’a pas tout dit au ministre…

La datte est tellement primordiale à l’économie de toute la région qu’un grand Salon y est organisé tous les ans, pour célébrer la datte marocaine. Pour les agriculteurs, l’événement est la meilleure occasion pour vendre leurs produits. Mais cette année, pour la première fois, ceux de la palmeraie de Ksar Blaghma ne seront pas présents à la 10ème édition du Salon International des dattes (Sidattes 2019).

La visite effectuée, le 24 octobre dernier, par le ministre Aziz Akhannouch dans cette palmeraie traditionnelle -en marge de cette manifestation- était sur toutes lèvres. Le ministre s’y était rendu pour effectuer un point d’étape sur l’avancement du programme de nettoyage des touffes dans la zone.

Pourtant, ce vendredi, la colère était palpable parmi les habitants du village de Ksar Blaghma. «On n’a pas tout dit sur cette catastrophe», lancent des agriculteurs que nous avons rencontrés sur les lieux du sinistre. Jusqu’à aujourd’hui, affirment-ils, «aucune aide n’a été apportée aux agriculteurs victimes de cette grande catastrophe».

Les chiffres transmis au ministre sont erronés, tenait à souligner l’agriculteur, Said Badou. La décision, dit-il, fut prise de ne pas révéler le nombre exact des palmiers brûlés.

Notre interlocuteur, qui semblait encore frustré, dit qu’il se souvient très bien d’un moment où le Caïd et d’autres responsables de la région ont jugé qu’il était impossible de dire toute la vérité au sujet de cette tragédie.

Au lendemain de la catastrophe, ajoute l’agriculteur Said Badou, les autorités locales avaient déclaré que le feu a ravagé plus de 2.540 palmiers et 1.500 oliviers sur une superficie de 20 hectares.

 

 

 

 

 

 

8997 palmiers et 3326 oliviers partis en fumée

Mais ce n’est pas ce que pensent nos sources à Ksar Blaghma. Selon elles, les dégâts sont énormes, et la situation est catastrophique dans cette palmeraie.

C’est ce qui a amené l’association des usagers des eaux agricoles à Ksar Blaghma à établir un rapport détaillé. Son président, Mohamed Baadi regrette que «près de 80% des palmiers sont totalement détruits dans cette palmeraie traditionnelle».

Selon le rapport, dont Le Reporter a pris connaissance, près de 8.997 arbres palmiers-dattiers et 3.326 oliviers sont partis en fumée dans l’incendie du mercredi 3 juillet dernier. A lui seul, l’agriculteur Mohamed Boufrane à perdu 335 palmier dattiers et 98 oliviers, lit-on dans ce document.

Pour les 8.997 palmiers-dattiers brûlés, seuls quelque 200 vitroplants ont été remis aux agriculteurs, pour la reconstitution de leurs palmiers perdus, indique-t-on à l’association des usagers des eaux agricoles à Ksar Blaghma.

«Pour s’occuper de ces plans, il faut de l’argent. Or, pour le moment, les agriculteurs n’ont plus rien pour s’occuper de ces plans», explique-t-on auprès de la même source.

Mais ce n’est pas la seule préoccupation des agriculteurs dans la palmeraie Ksar Blaghma. Nos sources expliquent que les agriculteurs ne peuvent faire couler l’eau entre leurs palmiers que deux fois par semaines. Un débit qu’ils souhaiteraient voir augmenter. D’autant qu’il y a un grand besoin d’eau pour la reconstitution du patrimoine de leur palmeraie sinistrée.

La menace est toujours là…

Est-ce que c’est possible d’imaginer la région sans palmiers ? La vallée du Ziz a connu plusieurs incendies. Mais la plus violente jamais vu dans la zone est sans aucun doute celle qui s’est produite dans la palmeraie de Ksar blaghma, en juillet dernier, selon des sources concordantes.

Cette palmeraie est un exemple de la dramatique détérioration des oasis aujourd’hui menacés de disparition à cause des incendies qui se multiplient dans la zone. Et si on n’intervient pas, des dizaines de palmeraies que comptent la région -et qui sont éparpillées sur plusieurs kilomètres, sur la route principale-, seront également touchées par ce problème, prévient Moha Oulhaj, président de l’association des usagers des eaux agricoles Ait amira Aoufous.

Ouled chakir, Ouled Issa, Zaouia Imilguisse, algara, blaghma, Zaouia al qadima,…etc. Selon les dires de sources locales concordantes, le sort aujourd’hui qui est fait à ces oasis est inquiétant. Elles ne sont pas encore perdues, mais il est temps très sérieusement qu’on s’en occupe. Les responsables doivent régler l’origine du problème, lance l’associatif Moha Oulhaj, qui milite –avec d’autres associatifs locaux- pour mettre un terme au problème des incendies qui menace la pérennité des palmeraies de la région.

Pour cet associatif, l’origine de ces incendies est claire. Dans le passé, dit-il, les habitants des oasis utilisaient le palme pour allumer le feu. Chaque samedi, précise-t-il, les agriculteurs nettoyaient leurs palmiers. Mais aujourd’hui, poursuit notre interlocuteur, «le mode de vie des populations  locales  a changé et les gens utilisent maintenant le gaz pour allumer le feu». On ne s’occupe donc plus de l’entretien de ces palmiers-dattiers. D’autant que, selon les villageois, le nettoyage de la vallée devient très couteux et risqué. En effet, pour chaque palmier à tailler, il faut payer 150 à 200 dirhams, soulignent nos sources à Ksar Blaghma. A cela, disent-elles, il faut ajouter le risque encouru en escaladant le palmier, qui peut mesurer entre 15 et 20 mètres.

A en croire nos sources, des quantités énormes de branches sèches «Jrid» seraient cumulées dans les palmeraies de la zone. Ce qui pourrait y provoquer d’autres incendies, préviennent les mêmes sources. La solution ? «Il faut des projets alternatifs, tels des stations de compostage, pour valoriser ces branches sèches et nettoyer la vallée et donc limiter les dégâts de incendies», souligne Moha Oulhaj, président de l’association des usagers des eaux agricoles Ait amira Aoufous.

Dans la vallée de Ziz, les palmiers, qui souffrent également  de fragilité liée aux changements climatiques et aux maladies, risquent de prendre un coup dur si aucune mesure n’est prise afin de mettre un terme à ces incendies. La menace est donc toujours là…

Reportage réalisé à Ksar Blaghma par Naîma Cherii

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