Entretien : Pascal Teixeira da Silva, Ambassadeur chargé des migrations au ministère français de l’Europe et des AE

«Le Pacte de Marrakech dit bien qu’il faut respecter les règles d’entrée et de séjour des étrangers»

 

Les discours xénophobes et hostiles aux immigrés fleurissent sur la scène française. Ces discours ne sont-ils pas surexploités par certains partis politiques, notamment ceux d’extrême droite ?

Les constats, tout le monde en fait. On peut, selon son positionnement politique, condamner ces discours sur un plan moral, idéologique, etc. Mais je pense que, ce qu’il est important de faire, c’est aussi de comprendre d’où ça vient. Parce que vous pouvez dire qu’il y a des politiciens sans scrupules qui, dans la distorsion de la réalité, manipulent… Mais il faut aussi se poser la question: qu’est-ce qui fait que vous avez, à un moment, certaines évolutions, à la fois, de l’offre et de la demande politique? C’est cette question-là qu’il faut se poser, essayer d’y apporter des réponses et ne pas être uniquement dans la posture morale. Ce qui est donc  important, c’est de comprendre ce qu’il y a derrière… Quels sont les mouvements socio-profonds qui expliquent ce qui s’est passé sur la scène européenne et pas uniquement française? Mais aussi en Amérique du Nord, ou en Amérique du Sud (Brésil). Je pense qu’il faut élargir le champ d’investigation.

Oui, mais alors que tous les yeux sont rivés sur Marrakech, qui abrite plusieurs événements d’envergure mondiale sur l’immigration, dont le pacte mondial sur la migration, le contexte politique en France -et en Europe- semble plus défavorable aux immigrés, non ?

Je ne suis pas sûr qu’on puisse faire ce genre de généralisation, parce qu’il y a une assez grande diversité de situations. Je pense qu’il y a deux choses qui sont importantes et c’est ce que dit le pacte, d’ailleurs. Le pacte dit qu’il faut respecter les règles d’entrée et de séjour des étrangers. Tous les phénomènes d’immigration irrégulière, surtout quand ils prennent un caractère volumineux, comme on l’a vu en 2015 et 2016, font évidemment beaucoup de mal. Et, quand les frontières sont poreuses et que n’importe qui peut faire n’importe quoi, ça peut effectivement provoquer une sorte de généralisation. Je pense que l’un des enjeux du pacte, c’est justement de viser des migrations sûres, ordonnées et régulières. Car la migration irrégulière est dangereuse pour le migrant lui-même qui s’engage dans cette aventure. Elle est dangereuse également, parce qu’elle perturbe la perception que les populations des pays d’accueil peuvent avoir des migrants. Je pense que c’est de l’intérêt aussi des étrangers en situation régulière qu’il n’y ait pas de migration irrégulière. Sinon, eux aussi risquent d’en faire les frais. Le respect des règles, en matière d’entrée et de séjour des étrangers, est très important. La migration doit être ordonnée et régulière, c’est-à-dire se faire en application des règles, qu’elles soient de droit international ou de droit interne.

Quand on est accueilli dans un pays et que l’on y réside, on doit accepter ses lois, ses valeurs et ses coutumes. Si les populations du pays d’accueil ont le sentiment qu’aucun effort  n’est fait pour respecter les lois, les valeurs et les coutumes de leur pays par les étrangers, elles diront: mais de quel droit ces derniers viennent-ils de l’extérieur et prétendent-ils ne pas respecter nos lois et nos valeurs? Une des valeurs fondamentales, c’est l’égalité homme-femme. Je ne dis pas que l’égalité, sur tous ses aspects, est atteinte partout. Mais, en termes d’objectifs et de principes, c’est la réalité en France. Aussi, attend-on de ceux qui viennent de l’étranger et résident légalement, qu’ils acceptent pleinement ces lois et ces valeurs qui sont celles du pays qui les accueille. Je pense que c’est précisément important pour garantir une bonne intégration des immigrés. C’est ce que dit le pacte, d’ailleurs, dans son objectif  N° 16 consacré à l’intégration: les migrants doivent respecter les lois et les coutumes des Etats qui les accueillent.

Tous les gouvernements reconnaissent aujourd’hui que la problématique de l’immigration est complexe et difficile à gérer. Le Maroc, par exemple, qui joue le rôle de gendarme de l’Europe, ne supporte-t-il pas le poids de ce phénomène beaucoup plus que d’autres pays?

Je ne dirais pas le gendarme de tel ou tel… Je pense que le Maroc est confronté au phénomène, du fait de sa situation géographique et du fait de la réorientation des routes migratoires irrégulières. Jusqu’il y a peu, ça a beaucoup transité par la Libye. Cette année, ça a baissé de 83%, côté Libye. On voit, en revanche, l’augmentation de ce qu’on appelle la route occidentale via le Maroc et l’Espagne. Le Maroc se trouve, de fait, confronté à ce défi de la migration irrégulière, pour deux raisons. L’une est liée au respect de sa souveraineté. Le Maroc est un pays qui a des règles en matière d’entrée et de séjour des étrangers. La France partage cette même préoccupation de respect des règles de droit en matière de séjour des étrangers. La deuxième préoccupation vient du fait que quasiment tous les migrants irréguliers recourent à des réseaux criminels de passeurs, qui sont des gens sans scrupules. C’est un business qui est rentable. Il a atteint selon l’ONUDC (Office des Nations Unies contre la drogue et le crime), 5 à 6 milliards de dollars l’année dernière. En plus, on peut voir, comme on l’a vu par exemple en Libye, des formes d’exploitation où les trafiquants deviennent, après, des exploiteurs (travail forcé). C’est très dangereux et un Etat ne peut pas tolérer ces activités criminelles et crapuleuses sur son territoire. Le Maroc est légitimement engagé, comme le sont beaucoup de pays, dans la lutte contre les réseaux criminels de passeurs et de trafiquants de migrants. C’est effectivement une lourde responsabilité. Et c’est vrai que, selon la géographie, certains pays sont plus exposés que d’autres. Mais je peux vous assurer que la France aussi est exposée à ce genre de phénomène. Nous avons aussi des réseaux de passeurs et nous avons une action résolue de démantèlement de ces réseaux. Parce que la France est un pays de destination et de transit. Il y a des personnes qui entrent illégalement et qui ont besoin de s’appuyer sur des réseaux pour rester clandestinement. Et puis, il y a ceux qui veulent aller en Angleterre. Là aussi, il y a de nombreux réseaux qui tentent le franchissement de nos frontières illégalement. On peut aussi dire que la France est le gendarme de l’Angleterre. Tout le monde est donc le gendarme de tout le monde. Mais on ne méconnaît pas du tout cette charge. Il y a une coopération qui est engagée avec le Maroc. Il y a eu d’ailleurs, récemment, un certain nombre de décisions européennes d’aide financière de l’Europe au Maroc, pour l’aider à exercer sa responsabilité en tant qu’Etat souverain. Même pour un pays européen, le contrôle des frontières, le respect des règles en matière d’entrée et de séjour des étrangers et la lutte contre les réseaux criminels de passeurs, ne sont pas faciles. C’est assez exigeant en termes de moyens financiers, humains et techniques. Pour les pays moins riches, le défi est encore plus grand. Ce que dit le pacte mondial sur la migration, par exemple, est fondé sur les principes de partenariat et de responsabilité partagée.

Le phénomène d’immigration clandestine de mineurs marocains en Europe, notamment en France, est un sujet qui préoccupe. Quel est le nombre des mineurs marocains arrivés, cette année, en France?

Cette année, je ne peux pas vous dire le chiffre exact. Mais l’année dernière, il y a eu à peu près 15.000 mineurs non accompagnés, toutes nationalités confondues. C’est un sujet important et grave. En France, selon la législation, un mineur non accompagné, qu’il soit français ou étranger, est considéré comme personne vulnérable et est pris en charge par le système de protection de l’enfance. Que ce mineur soit en situation régulière ou irrégulière. Certains  mineurs non accompagnés peuvent  se trouver engagés dans des formes d’activité criminelle. C’est le cas à Paris et dans quelques villes françaises où ces enfants peuvent être désocialisés, consommateurs de drogues et se livrant à des activités criminelles et de délinquance parfois violente. Heureusement, ce n’est qu’une minorité. Ce que l’on cherche à faire, c’est trouver une solution, en application du principe de meilleur intérêt de l’enfant et, notamment, se poser la question du retour des enfants dans leur famille. Les solutions sont adoptées au cas par cas, sous le contrôle du juge. Nous essayons d’engager un dialogue avec les pays d’origine dès lors qu’il est démontré que ce sont bien des mineurs et qu’on en a vérifié la nationalité.

Interview réalisée à Marrakech par Naîma Cherii

 

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