Peut-on préserver les ressources halieutiques sans mettre en danger le secteur de la pêche au Maroc? Doit-on remplacer la pêche au chalut de fond jugée destructrice des fonds marins ? La polémique est en tout cas intense dans les milieux des pêcheurs et des écologistes qui accusent les chalutiers d’utiliser des filets interdits (35mm) pour pêcher plus de poisson. Mais de quoi parle-t-on? Qu’en disent les pêcheurs ? Explications.
Une onde de préoccupation a circulé ces derniers jours autour des chaluts interdits «Trapa» utilisés par des chalutiers, poussant l’Alliance nationale de la pêche maritime et l’Association nationale des marins pêcheurs du Maroc à hausser le ton. Des membres de ces deux organisations, mais aussi des scientifiques, ont déclaré à Le Reporter que ces engins de pêche prohibés raclent les fonds marins pour pouvoir capturer plus de poissons.
Interrogé sur le sujet, Mohamed Naji, Chef du département d’halieutique et aquaculture à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II souligne : « La pêche au chalut est une technique que beaucoup de pays cherche à éradiquer ».
Dans une interview accordée cette semaine à Le Reporter, Mohamed Naji ne manque pas d’arguments. «En termes d’impacts négatifs sur l’écosystème, les chalutiers viennent en tête de liste, surtout le chalut crevettier. Ils génèrent beaucoup de prises accessoires, raclent le fond, détruisent les habitats, les algues, le corail, etc. Ils détruisent même la stabilité du fond marin», explique-t-il.
Du côté des professionnels, on déplore aussi les mauvaises pratiques de ces chalutiers dans certaines enceintes portuaires. Les données recueillies auprès des mêmes sources soutiennent, en effet, que dans certains ports du Royaume, des quantités importantes de crevettes, de merlan et de chinchard continuent de passer par le circuit informel. Ces mêmes voix professionnelles, qui mettent en cause les chalutiers (côtiers et hauturiers), demandent au Secrétariat d’État de la pêche de renforcer le contrôle de ces bateaux qui utilisent des filets dévastateurs des fonds marins.
Les deux organisations (Alliance nationale de la pêche maritime et Association nationale des marins pêcheurs du Maroc), mais aussi des opérateurs de la pêche artisanale vont encore plus loin. Ils demandent la fin de cette pêche au chalut de fond, pour protéger les stocks halieutiques, dont la situation serait dramatique, selon les mêmes sources.
Les quantités de poissons pêchés ont drastiquement chuté dans pratiquement tous les ports du nord, a-t-on constaté à l’Association nationale des marins pêcheurs du Maroc. Le Président de cette Association Mustapha Achabak, patron de pêche au port de Mdiq qualifie la situation de catastrophique. «On n’avait jamais vécu une telle situation. Le poisson était très abondant dans les pêcheries du nord. Mais aujourd’hui, il n’y a presque pas de poisson. La ressource peine à se renouveler dans ces zones-là. D’ailleurs, même les rapports de l’INRH indiquent que les stocks de poissons en mer Méditerranée ont diminué», glisse ce professionnel de la pêche.
Selon lui, la faute aux changements climatiques, à la pollution… Mais aussi à la surpêche. Il pointe surtout les chalutiers ! «Cette baisse des ressources n’est pas normale. Certes, ça peut avoir un lien avec les changements climatiques. Mais il y a aussi le problème de ces chalutiers qui ont ravagé la mer», déplore Achabak.
Des filets non autorisés !
Selon ce pêcheur, tous les poissons ciblés par les chalutiers se font rares. «Rouget, sole, merlu, sardines, ou encore la Seiche connaissent une pénurie sur les côtes de la Méditerranée. Toutes ces espèces et autres y ont considérablement baissé. D’ailleurs, plusieurs bateaux de pêche sont partis pour traquer le poisson dans d’autres ports. Ils opèrent aujourd’hui à Larache», souligne Mustapha Achabak.
Ce dernier pointe l’utilisation par ces navires d’un engin de pêche interdit. « Le règlement marocain exige un maillage de 45 mm. Mais plusieurs chalutiers utilisent des chaluts non autorisés qu’on appelle «Trapa», qui racle tout dans le fond marin. Ils utilisent des filets d’un maillage très petit (35 mm). Alors que nos voisins espagnols utilisent des filets de 50 mm», explique encore ce professionnel de la pêche côtière.
A l’alliance nationale de la pêche maritime on se dit aussi inquiet. Son Président, Hassan Merbah, patron de pêche confie aussi que ces filets prohibés d’un maillage très petit sont utilisés dans pratiquement tous les ports.
Pour les opérateurs du chalutage de fond, il est important d’avoir un filet au maillage le plus petit, afin de capturer des volumes importants de poissons dans leurs filets, dit-il. C’est en maintenant le contact avec le fond que cette technique s’avère destructrice. Le chalut peut être traîné pendant plusieurs heures avant d’être remonté, explique-t-il.
«Ces chalutiers ne respectent pas les normes légales. Ils pêchent dans des zones interdites et capturent même le poisson juvénile. Ça va mettre à mal la ressource, on imagine déjà les dégâts dans les ports où cette technique de pêche est pratiquée», affirme ce professionnel qui exerce au port de Larache. Une région réputée pour son poisson, et qui connait l’arrivée des bateaux qui opéraient auparavant dans d’autres, précise Merbah, un professionnel de la pêche côtière.
Ce qu’en pensent les professionnels de la pêche artisanale…
Dans les milieux de la pêche artisanale la tension est également montée de plusieurs crans. A la fédération nationale de la pêche artisanale on ne mâche pas ses mots. «Les Chalutiers attrapent des milliers de poissons dans un filet géant. Là où ces navires opèrent, il ne reste plus rien. Il faut arrêter le chalutage de fond. Car cette méthode détruit les fonds marins et pose à nous, les professionnels de la pêche artisanale, énormément de problèmes», affirment des membres de cette fédération.
La situation devient très difficile, estime Mustapha Mehdi, un professionnel de la pêche artisanale au port de Larache. «Nous souffrons beaucoup de ces chaluts de fond. Quand nous lançons nos filets en mer pour capturer des poissons, ces chaluts endommagent nos filets. Nous sommes alors obligés d’acheter un nouveau matériel. Ce qui impacte négativement nos revenus», explique Mustapha Mehdi, également acteur associatif. Celui-ci évoque au passage l’affaire d’un propriétaire d’une barque artisanale dont le filet de pêche a été endommagé, il y a environ deux mois, par un chalutier. «L’affaire est actuellement devant la justice pour l’indemnisation du pêcheur dont le filet a été altéré», dit-il.
Selon ce pêcheur, l’impact de cette technique de pêche serait beaucoup plus grand pour la pêche artisanale. «Les dégâts sont déjà là. Une solution doit être trouvée pour protéger les réserves. Car ces chaluts ont dévasté l’océan. La plupart des chalutiers pêchent de la crevette, du merlu et d’autres espèces. Et ils le font dans la zone où nous travaillons. Cela fait presque deux mois que les 300 barques artisanales, que compte aujourd’hui le port de Larache, ne sortent pas en mer. Car il n’y a pas de poisson dans la zone», tient-il à souligner.
Les chalutiers, eux, plaident pour les avancées en cours pour améliorer -et donc maintenir- leur chalut. «Les chaluts ont évolué ces dernières années avec des maillages plus grands. Cela permet de faire passer les petits poissons», tient à souligner un chalutier, sous anonymat. Cela fait quinze ans que ce dernier exerce dans cette pêche au chalut de fond. Comme beaucoup de ses collègues chalutiers, il se sent de plus en plus visé et critiqué. «On nous voit comme des destructeurs de la ressource, alors qu’on est là pour nourrir les gens. Le chalut est essentiel à l’économie», dit-il.
Ceci étant, dans certains ports, le débat est vif et certaines Associations s’emballent. Au port de Larache, pour ne citer que lui, l’affaire des crevettes roses juvéniles capturées par des chalutiers et commercialisées sur les étals secoue le secteur de la pêche.
Port de Larache, une plateforme de trafic illégal !
Des crevettes roses juvéniles sur les étals des poissonniers dans la ville de Larache! Ces derniers jours, des mareyeurs au port de Larache font un constat : de grandes quantités de crevettes n’ayant pas encore atteint la taille commerciale requise sont capturées par les filets des chalutiers. Chaque jour, ceux-ci pêchent des centaines de kilos qui transiteraient en dehors du circuit normal, confient -sous anonymat- les mêmes sources.
Une information que confirment des pêcheurs que nous avons approchés dans ce port. «Ce poisson local et frais se vend très bien. Il se situe entre 40 et 50 mètres de profondeur» expliquent les mêmes pêcheurs, qui confient que l’activité serait prise en otage par l’informel dans ce port.
Selon des informations émanant de sources crédibles, des crevettes roses de «contrebande» ravitailleraient actuellement tout un circuit dans ce port où la capture de ce poisson est pourtant interdite du 13 novembre 2025 jusqu’au 13 décembre prochain. Le Reporter détient copie de cette circulaire diffusée le 12 novembre 2025 par la délégation régionale de la pêche maritime (DPM) à Larache. En vertu de la décision CRV/25 02 du 11 novembre 2025, le ministère de tutelle, à travers la DPM de Larache, a décidé d’interdire, pendant un mois, le chalutage dans certaines zones de concentration de juvéniles de crevette rose.
Comment expliquer les quantités importantes en très petites crevettes dans un port où les chalutiers ne sont pas autorisés à pêcher cette espèce en cette période d’interdiction? Comment capture-t-on ce poisson alors même qu’il n’a pas atteint la taille commerciale exigée? Qu’en est-il du contrôle? Bref autant de questions qui sont posées et qui interpellent les responsables du secteur, lancent nos sources.
Celles-ci demandent l’ouverture d’une enquête pour élucider les circonstances de cette nouvelle affaire de crevettes Juvéniles. Cette affaire vient d’éclater alors même que ce port connaît depuis quelques mois une situation de malaise, selon des sources concordantes. «Cette situation a trop duré», a-t-on déploré.
A l’Alliance nationale de la pêche maritime à Larache, on affirme que depuis un certain temps déjà, ce port connaît la commercialisation de produits halieutiques ne passant pas par le circuit formel. «C’est un marché qui a pris de l’ampleur», insiste le Président de ce syndicat, Hassan Merbah. Il révèle que de grandes quantités de poissons continuent de passer par le circuit informel sans que les contrebandiers ne soient dérangés par les agents de contrôle.
Ce professionnel de la pêche côtière évoque plusieurs affaires de gros trafic de crevettes, de merlan et de chinchard n’ayant pas transité par le circuit normal. Elles ont fait l’objet de plaintes à la DPM de Larache, indique notre interlocuteur, qui a demandé de frapper fort en imposant des sanctions disciplinaires contre les chalutiers impliqués dans ces affaires de trafic illégal.
Manque à gagner…
L’Alliance nationale de la pêche maritime avait établi un PV (du 27 janvier 2023 au 11 février 2023), dans l’ambition d’interpeller les responsables du secteur au sujet de ce trafic illicite dans le port de Larache. Le Reporter détient copie de ce document.
En chiffres, le PV dévoile que sur une période de deux semaines, entre 3900 et 7500 caisses de crevettes capturées par 239 chalutiers au niveau des pêcheries de Larache n’ont pas transité par le circuit formel. Ce qui représente, selon l’alliance, un montant global entre 2.340.000 et 5.250.000 dirhams qui échappent à la trésorerie de l’État.
De même, entre 338 et 1.196 caisses de merlu capturées en 14 jours sont passées par le circuit informel, soit un montant qui se situe entre 338 000 et 1.196 000 dirhams, lit-on dans le document. Il est également souligné qu’entre 8 400 et 14 000 caisses de chinchard n’ont pas transité par le circuit organisé. Le montant total de cette cargaison se situe entre 1.340.000 et 2.800.000 dirhams.
Près d’un an après que l’alliance ait interpellé les responsables du secteur, ce problème refait encore surface au vu et au su de tous, prenant ainsi en otage l’activité sur ce site portuaire, a-t-on affirmé au bureau syndical de l’alliance.
En décembre 2024, un nouveau courrier avait été adressé au département de tutelle dans lequel le même syndicat demandait qu’une enquête soit menée pour mettre fin à ce problème de trafic illégal dans le port de Larache, selon l’alliance, laquelle a établi un nouveau PV qui met en cause -encore une fois- la pêche au chalut.
Selon ce PV, dont nous détenons copie, en 13 jours, 3505 caisses de crevettes ont transité par le circuit informel. La valeur de cette importante quantité, qui n’est donc pas déclarée, est estimée à un montant entre 1.752.500 et 2.453.500 dirhams. De même, les auteurs de ce PV évoquent 446 caisses de merlu (892.000 DH) et 4380 caisses de chinchard (182.600 DH) qui sont passées par le circuit illégal. C’est dire le manque à gagner pour la trésorerie de l’État, lance le Président de l’alliance nationale de la pêche maritime, Hassan Merbah. Selon ce dernier, une cinquantaine de bateaux chalutiers (côtiers) opèrent au port de Larache qui attire de plus en plus de chalutiers venus des ports de Houceima, Jebha, Nador, Mdiq, etc. «Le chalutage de fond a asséché les pêcheries de la Méditerranée. Aujourd’hui, il n’y a plus de ressources dans les zones nord. C’est ce qui explique d’ailleurs l’arrivée de ces bateaux dans le port de Larache. Et si on ne fait rien pour renforcer le contrôle -et pourquoi pas trouver des alternatives- ce serait pareil pour les pêcheries de Larache».
Une chose est sûre. Le chalut de fond n’a pas bonne presse. Sur le plan international, même au-delà des scientifiques et militants écologistes, la Commission européenne engage depuis maintenant trois ans les pays membres à bannir la pêche au chalut de fond dans leurs aires marines protégées d’ici à 2030.
Naima Cherii















































