Khashoggi : L’assassinat inexpiable

- Publicité -

Un an après l’assassinat dans des conditions atroces du journaliste Jamal Khashoggi, la tache sur le régime saoudien et sur le prince héritier Ben Salmane est loin d’être effacée. Cela pèse durablement sur un régime qui tentait justement  de changer son image vers plus de liberté et de modernité. 

Le poids économique du royaume permet, certes, de continuer à jouer un rôle international, mais ce n’est plus la même chose.

Le prince Mohammed ben Salmane, héritier du trône en Arabie saoudite, a admis cependant pour la première fois porter la responsabilité du meurtre du journaliste Jamal Khashoggi. «C’est arrivé sous ma direction. J’assume toute la responsabilité, parce que c’est arrivé sous ma direction», dit le prince dans un documentaire de la chaîne PBS, le 1er octobre, à la veille du premier anniversaire de la mort du dissident saoudien. La fiancée de Khashoggi, Hatice Cengiz, a réagi lors d’un événement en marge de l’Assemblée générale des Nations unies. «En avouant cela, il prend également ses distances par rapport au meurtre de Jamal», a-t-elle déclaré, par l’intermédiaire d’un interprète. «Il dit que cela s’est passé sous sa direction, mais il veut dire qu’il n’est pas impliqué dans ce crime. Sa déclaration est une pure manœuvre politique». Pour la rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions sommaires, Agnès Callamard, les propos de MBS sont une manière de se «distancer» du meurtre. «Il n’assume aucune responsabilité personnelle pour le crime, il crée une distance énorme entre lui et le crime lui-même, il crée des couches et des couches d’acteurs afin de se distancier de l’exécution, de son ordre et de son organisation», a-t-elle expliqué à l’AFP le 30 septembre, ne s’exprimant pas au nom de l’ONU.

Le journaliste s’était rendu au consulat de son pays à Istanbul pour des démarches en vue d’un prochain mariage. Après de multiples déclarations contradictoires, les autorités saoudiennes ont reconnu que Jamal Khashoggi, qui s’était exilé aux États-Unis, avait été tué et démembré par des agents saoudiens ayant agi, selon elles, de leur propre initiative. Onze suspects doivent être jugés dans le cadre d’une procédure tenue secrète, mais seules quelques audiences ont eu lieu. Une commission d’enquête de l’ONU a annoncé, en juin (2019) détenir des preuves de l’implication personnelle du prince héritier. Riyad a finalement reconnu le 20 octobre 2018 que le journaliste avait été victime d’un meurtre, déclarant: «Nous sommes déterminés à punir ceux qui en sont responsables». Le pouvoir a aussi fait arrêter 18 ressortissants soupçonnés d’être impliqués dans le meurtre du journaliste. Onze de ces suspects ont été rapidement traduits en justice et leur procès, à huis-clos, commencé en janvier dernier, n’est toujours pas fini un an après la mort de Jamal Khashoggi.

On sait seulement pour le moment que le procureur a requis cinq condamnations à mort parmi ces onze suspects ; et que les diplomates des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU -dont un Français– ainsi que de la Turquie, sont autorisés à assister en tant qu’observateurs au procès. Que pensent-ils de la tenue de ce procès opaque ? Il y aurait un «quasi-complet manque de transparence autour de celui-ci», estime le Président turc Recep Tayyip Erdogan, qui s’est exprimé le 29 septembre dans le Washington Post.

La CIA et plusieurs pays occidentaux considèrent le prince héritier comme le commanditaire du meurtre, ce que Riyad a jusqu’ici démenti. En décembre 2018, la directrice de la CIA, Gina Haspel, a expliqué à des sénateurs, lors d’une réunion à huis-clos, les éléments que son agence avait en sa possession sur l’assassinat du journaliste. «Si le prince héritier faisait face à un jury, il serait condamné en trente minutes», a déclaré à la sortie de cette réunion Bob Corker, républicain et chef de la commission des Affaires étrangères du Sénat. L’assassinat a soulevé une vague d’indignation et Mohamed ben Salmane n’a effectué, depuis, aucun déplacement aux États-Unis, ni en Europe. C’est toute sa stratégie diplomatique qui a été stoppée nette.  Mais son pays reste incontournable. Ouvert le 29 octobre pour trois jours à Ryad, le «Davos du désert» (Future Investment Initiative) a attiré beaucoup plus de monde que l’an dernier où l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi entraîna son boycott. N’empêche, pour «MBS», rien ne sera plus jamais comme avant. Ce petit-fils parmi les 500 recensés d’Ibn Saoud, le fondateur de l’Etat dans sa forme moderne, a deux atouts de poids dans sa manche. Ainsi que le résume le «Wall Street Journal»: «Le prince Mohamed a encore le soutien des deux hommes qui importent le plus pour qu’il conserve son pouvoir: le roi Salman et le président Trump».  Le temps et l’odeur du pétrole effacent les outrages. Le royaume peut ainsi se réjouir que son «Davos du désert», boycotté l’année dernière, soit beaucoup plus fréquenté cette année, même si certains patrons ne préfèrent pas trop s’afficher. N’empêche, la mise en Bourse de 5 % d’Aramco, entreprise valorisée autour de 1.500 milliards de dollars, n’est pas une affaire qui se néglige, pas plus que les investissements du premier exportateur mondial de brut. Le Premier ministre indien, Narendra Modi, le Président brésilien Jair Bolsonaro, le Roi Abdallah II de Jordanie, font le déplacement à Ryad, ainsi que plusieurs chefs d’Etat africains.  Mais pour une normalisation, il y a encore du chemin… Témoin: le féminisme. En Arabie Saoudite, le féminisme devient un délit. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, les autorités saoudiennes ont dénoncé les «idéologies extrémistes», les qualifiant de «perverses» et d’«inacceptables», rapporte Courrier international. Parmi elles, l’homosexualité, la pornographie, l’athéisme et, donc, le féminisme, au même titre que… le radicalisme islamiste. Le désert a du mal à refleurir.

Patrice Zehr

Laisser un commentaire

Please enter your comment!
Please enter your name here