Elles sont à la tête de leur affaire, entourées d’une équipe, parfois en couple, souvent mères. Pourtant, elles décrivent toutes la même sensation : une solitude qui ne doit rien au nombre de personnes dans la pièce.
Cette solitude-là n’est pas sociale. Elle est directionnelle.
J’observe depuis des années un phénomène silencieux chez les femmes qui entreprennent. Leur business tient la route, les chiffres sont là, les clients sont contents. Mais à l’intérieur, ça grince. Avec le conjoint, avec l’associée, avec soi-même. Comme si plus l’entreprise grandissait, plus un fossé s’élargissait entre elles et les autres.
Longtemps, j’ai cru que ce vide venait d’un manque de soutien. Qu’il suffirait que le compagnon comprenne mieux, que l’équipe s’implique davantage, que les amis cessent de minimiser. Alors on explique, on justifie, on espère. Et rien ne change. Pire : plus on attend des autres qu’ils comblent ce vide, plus on les épuise, et plus on se sent incomprise.
Le piège, c’est de confondre soutien et validation. Quand on attend de son entourage qu’il nous rassure sur nos choix, on ne cherche plus du réconfort : on cherche une permission. Et cette permission, personne ne peut la donner de l’extérieur. Pas même le conjoint le plus aimant, pas même l’équipe la plus loyale.
J’ai vu des femmes transférer sur leur compagnon des attentes qui relevaient du comité de direction. J’en ai vu d’autres rendre leur équipe responsable de leurs doutes stratégiques. C’est humain, mais c’est une impasse. Car ni l’amour, ni le salaire ne peuvent apaiser ce qui relève de la décision intérieure.
Alors concrètement, comment sortir de ce tourbillon ?
La première étape est d’apprendre à distinguer ce qui relève de vous et ce qui appartient aux autres. Un exercice simple mais redoutable : avant de partager un doute, demandez-vous « Est-ce que j’ai besoin d’un avis objectif ou d’une autorisation pour avancer ? » Si c’est la seconde option, gardez-le pour vous. Notez-le dans un journal, parlez-le à voix haute devant un miroir, mais ne le déposez pas dans le giron conjugal ou professionnel. Vous protégerez vos relations et vous vous réapproprierez votre pouvoir de décision.
Deuxième pilier : instaurer des rituels de clarté personnelle. La direction interne ne se décrète pas, elle se cultive. Certaines entrepreneures tiennent un « carnet de cap » où elles écrivent chaque semaine ce qu’elles ont décidé, ce qu’elles ont retardé et ce qu’elles ont compris. D’autres pratiquent la marche en solitaire, sans musique ni téléphone, pour laisser émerger les réponses que le bruit ambiant étouffe. D’autres encore s’imposent une heure de « silence stratégique » avant chaque réunion importante. Peu importe la forme : l’essentiel est de créer un espace où vous n’êtes plus dans la réaction aux autres, mais dans la connexion à vous-même.
Troisième levier, et non des moindres : apprivoiser l’inconfort. La solitude décisionnelle est inconfortable. On voudrait la fuir, la noyer dans les sollicitations, les consultations intempestives, la surconnexion. Pourtant, c’est dans cet inconfort que se forge l’ancrage. Essayez, la prochaine fois qu’un doute vous assaille, de ne pas le partager immédiatement. Restez avec lui vingt-quatre heures. Observez les émotions qu’il soulève. Souvent, l’urgence de consulter cache une peur de trancher. Or trancher, c’est exister en tant que dirigeante. Plus vous tolérerez ce vertige, moins vous aurez besoin de le faire disparaître par procuration.
Enfin, acceptez de recevoir différemment. Le soutien des proches ne disparaît pas quand vous cessez de quêter leur validation. Il se transforme. Votre conjoint n’a pas à valider votre stratégie de croissance ; il peut simplement vous préparer un dîner en sachant que vous avez passé une journée exigeante. Votre équipe n’a pas à porter vos doutes existentiels ; elle peut exécuter avec rigueur une vision claire. Le jour où vous arrêtez d’attendre des autres qu’ils comblent un vide qui est le vôtre, vous découvrez qu’ils sont bien plus présents que vous ne le pensiez.
La solitude du dirigeant n’est pas une maladie à guérir. C’est un signal. Celui qui dit : vous êtes sur votre propre chemin. Restez-y.













































