Pêche : Mohamed Naji : «Le chalut crevettier est l’engin le plus destructeur»

Mohamed Naji, Chef du département d’halieutique et aquaculture à l’IAV

Entretien avec Mohamed Naji, Chef du département d’halieutique et aquaculture à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II

L’une des pêches les plus critiquées est la pêche au chalut, en raison de son impact négatif sur la biodiversité marine. Doit-on interdire cette technique au Maroc ? Éléments de réponse dans cet entretien exclusif avec Mohamed Naji, Chef du département d’halieutique et aquaculture à l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II. 

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Pour commencer, comment se porte le secteur de la pêche au Maroc ?

Telles que les choses se présentent, la situation est dramatique et tout le monde est complice. La ressource est en déclin sans précédent. Il y a un cumul de mauvaises pratiques. A un moment donné, lorsqu’il il y avait abondance des ressources, l’effet de ces pratiques n’était pas très palpable. Mais maintenant que sont venus s’ajouter les changements climatiques, devenus aujourd’hui une réalité, beaucoup d’espèces ont diminué d’abondance, notamment la sardine. Cette espèce est l’élément clé de toute la chaîne alimentaire. Quand elle est abondante toutes les autres espèces en profitent. Or maintenant que la sardine a été brutalement affectée par les changements climatiques, il y a des pans entiers d’activités halieutiques qui sont touchés par ces changements climatiques et qui sont vraiment dans l’expectative.

L’une des pêches les plus controversées est la pêche au chalut. Pourquoi cette technique est-elle critiquée?

Si on classe les engins de pêche par un indice composite écosystémique sur la consommation énergétique, la qualité des produits qu’on ramène, l’impact sur les habitats et sur les prises accessoires, généralement les chalutiers sont très mal notés. En termes d’impacts négatifs, les chalutiers viennent en tête de liste, surtout le chalut crevettier.

Ce chalut crevettier est l’engin le plus destructeur et donc le plus mal noté en termes d’impacts sur l’écosystème. Il génère beaucoup de prises accessoires. Pour récolter par exemple 100 kilogrammes de crevettes on est obligé de jeter 400 kilogrammes d’autres poissons Juvéniles et d’autres espèces qu’on n’a pas le droit de pêcher avec une licence de crevettes. Ce chalut a donc l’effet le plus dévastateur sur la communauté animale.

Les autres chaluts ciblant d’autres espèces sont également mal notés. Car ce sont des chaluts qui raclent le fond, détruisent les habitats, les algues, le corail, etc. Ils détruisent même la stabilité du fond marin. Ces chalutiers traînent derrière eux des chaluts avec des panneaux et des chainons métalliques. Ce sont des rames métalliques de 300, 500 kg voire une tonne pour la pêche hauturière. Elles sont traînées à longueur de journée par des centaines de bateaux à longueur de journée. Et quand ils sont tirés, ces panneaux s’écartent pour assurer l’ouverture horizontal du filet pour qu’il reste ouvert sur 30 ou 50 mètres selon la longueur de l’engin. Et en le traînant au fond, les chaluts labourent le fond et ramassent énormément de poissons. Ils ne vont rien laisser et à la longue, le fond marin se transforme en un désert.

En termes d’impact sur les habitats et sur les prises accessoires, on parle d’amélioration des chaluts et de techniques de pêche sélectives. Qu’en pensez-vous ?

Sur le plan technologique, on a beau essayé d’imaginer des engins sélectifs, mais rien à faire. Le chalutage de fond est une technique de pêche la moins sélective. A titre d’exemple, les chaluts crevettiers, qui ont une licence pour capturer cette espèce, ils vont aussi pêcher d’autres espèces. Idem pour les chalutiers de fond (démersals). Avec une licence pour attraper le merlu, le sol et autres poissons de fond, ces chalutiers vont également ramener des crevettes. C’est un écosystème, et donc forcément, les chalutiers de fond (démersals) vont aussi capturer les crevettes. Mais le fait est que si on pêche les crevettes en période de ponte, on va inévitablement attraper des crevettes de très petites tailles. Les chalutiers ont alors deux options. Soit ils vont les rejeter à la mer, ce qui est une perte de pêche. Soit ils vont les ramener. Ce qui est interdit par le règlement et à ce moment ces chalutiers vont essayer de contourner la loi en faisant passer les crevettes juvéniles dans des circuits informels. Pour ce qui est des Chalutiers ciblant le poulpe, quand ils pêchent cette espèce ils ramènent beaucoup de calamars, de seiche, etc. Plus d’une trentaine d’espèces sont pêchés en même temps que le poulpe. L’effet collatéral sur les autres poissons est parfois dévastateur.

Doit-on remplacer cette pêche au chalut de fond?

La pêche au chalut est une technique que beaucoup de pays cherche à éradiquer. Sachant qu’il y a des pays où le chalutage a déjà été interdit. Car c’est une pêche qui n’est pas durable. Ça fait des décennies que cette technique dure. Et elle a complètement détruit le fond marin des pays où cette pêche est pratiquée.

Au niveau des instances internationales, comme l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les directives encouragent maintenant la pêche de surface et la pêche à la ligne (comme les hameçons et les palangres), en raison de leur impact environnemental réduit par rapport aux méthodes de pêche industrielle qui utilisent des chalutiers.

Interdire le chalutage cela signifie qu’un grand nombre d’employés à bord de ces bateaux de pêche vont partir avec des conséquences énormes sur l’emploi. Mais à la limite cela on peut le gérer. Ce qu’on ne peut pas gérer c’est qu’il y a plusieurs espèces qu’on trouve maintenant sur le marché mais qu’on n’arrivera plus à pêcher, comme la crevette ou le merlu. Ces poissons on ne peut les capturer en quantité suffisante qu’avec le chalut. Et donc le fait d’éradiquer le chalutage va entraîner des transformations profondes. Il faudrait savoir gérer, accompagner les chalutiers, donner des substituts, des engins de pêche alternatifs, etc. C’est un énorme chantier c’est pourquoi le ministère craint de toucher à ce dossier.

Interview réalisée par Naima Cherii

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