Pêche maritime : Exportations, pillage, gaspillage…Les raisons de l’absence du poisson dans notre assiette

L’association Attac Maroc tire, dans une étude récemment publiée dans un ouvrage, la sonnette d’alarme sur le pillage des ressources halieutiques et l’exportation massive de poissons, au détriment de la consommation locale.

L’association a organisé dimanche 23 mars un webinaire pour présenter les résultats de son nouvel ouvrage, qui propose une analyse critique des politiques officielles de la pêche maritime.

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Intitulée «la pêche maritime au Maroc : La richesse gaspillée », cette étude de terrain sur la pêche maritime et le pillage des ressources au Maroc dresse un constat alarmant : les exportations des produits de mer, appuyées par la stratégie Halieutis, bénéficient à une minorité d’exportateurs tout en mettant en péril la souveraineté alimentaire du pays.
Avec son nouvel ouvrage, publié en ce début de 2025, l’association Attac Maroc veut contribuer à une meilleure compréhension des enjeux liés à la souveraineté alimentaire au Maroc, poursuivant ainsi la réflexion amorcée dans son étude sur le secteur agricole publiée en 2019, indique-t-on à l’association.

Le secteur de la pêche maritime enregistre un excédent annuel des rendements. Pourtant, selon l’étude, la consommation locale reste très en deçà des objectifs. Le poisson ne trouve pas encore sa place dans l’assiette du consommateur marocain. D’ailleurs, «la consommation de la sardine atteint seulement 16 kg/habitant/an. Ce qui veut dire qu’avec 3500 km de côtes, le Maroc n’a même pas atteint la moyenne mondiale. Ce n’est pas normal», critique Cherki Chammam de l’association Attac Maroc.

Celui-ci explique ce paradoxe par une exportation massive de poisson, au détriment d’une large partie de la population marocaine qui se contente d’une consommation minimale des richesses halieutiques tout en étant confrontée à une sous-alimentation. «Presque la totalité de la production marocaine (hauturière, côtière et artisanale) est destinée à l’export», précise Cherki Chamam.

Ce dernier, qui intervenait lors du webinaire, ajoute que l’étude a montré que la  moitié des quantités exportées est gaspillée, à travers sa transformation industrielle en farine et huile de poisson. L’étude alerte contre l’impact de cette industrie sur l’environnement et les ressources.

«Alors que les consommateurs souffrent d’un problème d’accès au poisson, des quantités énormes de poissons sont transformées en farine ou en huile pour l’exportation. Elles vont à la consommation animale dans les grandes fermes aquacoles en Europe», déplore Chammam, pour qui la priorité doit être de défendre le droit à la sécurité alimentaire des citoyens.

Avec une production exclusivement destinée à l’exportation, et pour répondre à ses besoins, l’Etat a proposé l’aquaculture comme alternative.  Or c’est là un autre problème, estime Brahim Mounaser, secrétaire général du Syndicat démocratique des marins pêcheurs du Maroc (SDMPM). Car, explique-t-il, «qui dit aquaculture dit élevage et création de fermes dans les zones où il y a le poisson. Et qui dit élevage dit des quantités de poisson énorme (sardine et farine de poisson et autres) qui sont utilisées pour l’élevage, ce qui menace les écosystèmes marins».

La question des ressources halieutiques est un «ancien» sujet qui n’a pas cessé d’animer les discussions durant ces dernières années. D’autant que ces ressources ne seraient plus disponibles en quantités suffisantes au large des côtes marocaines. Les auteurs de l’étude, réalisée  avec la coordination du SDMPM, s’en inquiètent également et alertent contre l’effondrement des stocks de certaines espèces. Ils déplorent surtout une stratégie d’appui qui favorise le gaspillage et le pillage des ressources halieutiques.

Dans son nouvel ouvrage, l’association Attac Maroc dénonce cette politique de promotion de l’exportation et les choix qui sont renforcés par des incitations fiscales dont profitent une minorité d’exportateurs (unités industrielles et bateaux hauturiers).

«Non seulement on leur permet d’acheter le produit à un prix très bas, mais on leur a permis d’accéder aux meilleures pêcheries pour les exploiter tout en privant la pêche côtière de ces pêcheries», critique l’étude, laquelle souligne que la situation des ressources est catastrophique.

Avec la stratégie Halieutis, l’Etat s’est engagé à protéger les ressources. Mais le fait est que le Maroc commence sérieusement à perdre une partie de sa richesse halieutique, selon les intervenants.

«Pratiquement, tous les pêcheurs qui ont été approchés dans le cadre de cette étude ont affirmé que la ressource a été gaspillée», souligne le SG du SDMPM. Ces pêcheurs, qui représentent les trois segments de la pêche, assurent que les stocks de certaines espèces ont fortement diminué et d’autres se font même rares, poursuit le SG, Mounaser.

Ce que l’étude a également critiqué face au défi de la souveraineté alimentaire du pays, c’est une surexploitation des poissons petits pélagiques. Selon l’étude, environ 80% de la production globale annuelle des prises sont des poissons petit pélagiques, en particulier la sardine. «L’exploitation abusive de cette espèce a causé l’assèchement de plusieurs pêcheries surtout dans la zone centre et nord du pays, à l’exception de la zone sud où il y a encore le poisson pélagique. D’ailleurs 90% des pêcheurs interrogés disent que ce problème d’épuisement de la ressource les a poussés à quitter vers d’autres ports», ajoute le secrétaire général.

Selon le SG du SDMPM, il y a un autre souci chez les pêcheurs que l’étude a révélé. «Ces pêcheurs voient leur salaire baisser à cause de certaines transactions commerciales «illégales» au niveau de certains ports du royaume où les quantités capturées ne sont pas, toutes, déclarées. C’est ce qui conduit à la diminution des rémunérations des pêcheurs», déplore-t-il.

Pour ce dernier, le Maroc serait arrivé à un niveau très grave de l’exploitation. Il ne reste que très peu de cette ressource, insiste-t-il. «Nous avons besoin d’autres alternatives pour sauver ce qu’on peut encore sauver. Mais quelle alternative ? Y répondre ne va pas être chose facile. Il faut lancer un grand débat sur le sujet. On ne prétend pas détenir toute la vérité, mais ce nouvel ouvrage sur la pêche maritime au Maroc peut déjà être le début d’un débat sérieux», dit-il.

Naima Cherii

 

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